21 - 24 JUNE 2021 / EDITION N°32

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Sunny Side of the Doc
10
Déc

Entretien avec Luc Hermann, cofondateur de Premières Lignes

Depuis sa création en 2006, Premières Lignes est devenue l’une des agences de presse et société de production indépendante les plus engagées dans le documentaire d’investigation au niveau européen. Ils ont ainsi coproduit des documentaires d’investigation avec Arte, France 2, France 3, France 5, Canal+, Planète+, M6, TF1, LCP, Public Sénat… et développé des coproductions internationales avec Netflix, NOVA Production, BBC, HBO ainsi que de nombreux médias.

Journaliste, producteur et réalisateur, Luc Hermann, co-fondateur avec Paul Moreira de Premières Lignes, évoque la stratégie de coproduction, les enjeux du numérique et la nécessité d’enquêtes documentées, étayées et éclairées pour combattre les Fake News et autres théories du complot.


En plus de 15 ans, quelles évolutions la production de documentaire d’investigation avez-vous constaté ? Diriez-vous qu’elle est plus nécessaire que jamais ?

Luc Hermann, Cofondateur de Premières Lignes

Je répondrais à la seconde partie de votre question en vous disant que c’est plus nécessaire que jamais, sans une seconde d’hésitation. Et cela ne concerne pas uniquement le documentaire mais aussi les livres, la presse écrite, etc.

Sur les dernières années, je constate une évolution dans le bon sens, avec des audiences pour ce type de sujets très bonnes. Pour « Cash Investigation » que nous produisons, même si ce n’est pas une science exacte d’une enquête sur l’autre, je dirais que l’investigation indépendante rencontre un succès.

On peut aussi élargir ce constat aux supports numériques comme Mediapart qui est un vrai succès avec 120 000 abonnés.

Sur les télévisions, il y a un réel intérêt du public mais les espaces se restreignent malheureusement, surtout depuis les quatre dernières années, avec moins de cases d’investigation sur le linéaire. Pour seul exemple, je prendrai Canal+ que je connais bien pour y avoir été salarié pendant 18 ans. Avec Premières Lignes, nous avons produit de nombreuses investigations mais il n’y a désormais plus de case adaptée.

Si je devais pointer un changement, une évolution dans le documentaire d’investigation, c’est la réaction des représentants politiques et des grandes entreprises

A l’inverse, il faut saluer le service public qui maintient et entretient cette nécessité, plus que jamais dans ces temps aussi troublés. Je citerai pour exemple une enquête que nous avons menée sur plus d’un an autour de la financiarisation de l’industrie pharmaceutique – « Big Pharma, labos tout-puissants » – qui a été diffusé sur Arte et qui a eu une distribution internationale très importante.

 

Si je devais pointer un changement, une évolution dans le documentaire d’investigation, c’est la réaction des représentants politiques et des grandes entreprises avec l’incursion de ce que j’appelle les ‘Spin Doctors’. La communication est de plus en plus présente dans les institutions publiques, les multinationales.

Paradoxalement, ces communicants sont de plus en plus outillés pour nous refuser des interviews, nous adresser des menaces de procès voire entamer de vrais procès. Il est donc de plus en plus difficile d’enquêter et c’est pour cela qu’il faut absolument qu’il y ait des sociétés de production, des journalistes, des réalisateurs et des chaînes de télévision qui ont ce courage éditorial et, surtout, du temps.

Ce temps a un coût : on parle parfois de 12 mois d’enquête qu’il faut payer. Mais ce temps long est nécessaire pour mener à bien une investigation, obtenir les bons interlocuteurs, non pas un mais tous les documents relatifs à l’enquête et, enfin, mettre en place l’analyse.


Vous parlez beaucoup d’indépendance. En quoi est-ce important pour vous, Premières Lignes et, plus largement, pour l’investigation ?

C’est vrai que c’est un terme que j’utilise fréquemment. Premières Lignes, c’est deux associés seulement. Nous travaillons avec des diffuseurs publics qui ont peu ou pas de revenus publicitaires.

J’en profite pour saluer le soutien continu, constant du service public français sur ces enquêtes délicates. Pour revenir à « Big Pharma, labos tout-puissants », sur les 6 laboratoires que nous avons sollicités, seul Sanofi, laboratoire français, a accepté notre rendez-vous. Pour les autres, cela s’est terminé aux services juridiques ! L’indépendance est donc clairement une clé.

Il y a cette même constance de la part des télévisions publiques suisse et belge qui nous diffusent in extenso. Idem pour les chaînes publiques au Japon (NHK) et en Australie.

Globalement, depuis 11 ans, il ne nous est jamais arrivé de devoir remonter une séquence particulière de la part des chaînes internationales.

Et cette indépendance que je mets beaucoup en avant, nous l’avons trouvé aussi chez Netflix.


Justement, quels sont vos rapports avec les plateformes comme Netflix, Apple, Amazon ou autres ? Est-ce plus facile d’engager des coproductions ? L’approche est-elle radicalement différente de celles des chaînes de télévision « classiques » ?

Nous avons coproduit avec NOVA Production, la branche audiovisuelle de Radio Nova, une série intitulée « World’s Most Wanted » qui a été mise en ligne cet été par Netflix, sur une idée originale de Thomas Zribi. Elle raconte la traque de 5 grands criminels recherchés dans le monde. C’était notre première expérience avec Netflix même si, depuis, nous sommes en développement pour un unitaire.

World’s Most Wanted – Premières Lignes / Nova Production

Ce sont ni plus ni moins les codes du thriller qui ont prouvé leur efficacité et qu’on a déjà vu sur la BBC, HBO, etc.

Les équipes de Netflix sont pragmatiques, avec une direction éditoriale basée à Londres, composée d’anciens réalisateurs. Nous avons eu, avec mon associé Paul Moreira (qui a réalisé un épisode de la série) et Thomas Zribi, une très grande liberté éditoriale mais il faut bien appréhender leurs cadres de narration.

Ce sont ni plus ni moins les codes du thriller qui ont prouvé leur efficacité et qu’on a déjà vu sur la BBC, HBO, etc. On y privilégie le suspense au bon sens du terme, une narration fluide qui s’appuie sur l’interview pour faire progresser le récit. C’est une sorte de dramaturgie.

Côté financement, force est d’admettre que les moyens sont très importants ce qui permet d’engager des enquêtes plus longues, de l’achat d’archives en grande quantité. Ce dernier point est important car tout le monde vous dira que les archives sont chères ; avec des budgets confortables, nous avons pu obtenir les meilleures archives possibles.

Il faut savoir que tous les genres n’y sont pas représentés comme les grands reportages d’actualité, par exemple. Tout comme vous savez que vous allez produire pour le monde entier, avec une audience incroyable.


Quelle est l’organisation de Netflix sur la production documentaire ?

A Londres, nous avons travaillé avec une équipe qui s’intéresse à ce que l’on pourrait nommer les « Global Documentaries ». Il existe une autre direction, basée à Amsterdam, qui est plus en charge des séries documentaires sur des sujets plus régionaux, comme ce fut le cas pour la série autour de l’Affaire Gregory, même si les audiences internationales ont été au rendez-vous je crois.


Au-delà des productions documentaires pour les chaînes de télévision et les streamers, Premières Lignes a également mis en place une stratégie numérique avec des contenus adaptés aux plateformes des diffuseurs. En quoi est-ce différent en termes d’écriture, de financement et de diffusion ?

En parallèle de ces « longs » documentaires d’investigation, nous travaillons en effet sur des formats plus courts, orientés Web et YouTube. Ce fut le cas avec « DataGueule », en coproduction avec StoryCircus, diffusée sur Slash et YouTube pour des téléspectateurs plus jeunes et plus habitués aux usages numériques ou encore « Tous les internets » pour Arte.

© Tous les Internets – Arte

Nous produisons en ce moment une autre série qui allie enquête et humour pour Slash.

Certes, ce sont des financements moindres mais qui nous permettent de travailler avec les financements de France Télévisions et du CNC.

Les équipes de France Télévisions, d’Arte ont beaucoup d’audace de lancer de tels programmes et ce qui nous intéresse est de pouvoir toucher d’autres publics.


Peut-on dire qu’il y a un « retour en grâce » du Webdoc ?

Aujourd’hui, les chaînes de télévision ont une offre numérique qu’ils doivent étoffer. Cela peut passer par la mise en ligne, avant le prime time, du documentaire (ou de la série comme le fait Arte) tout comme la production de modules d’information sous forme de webdoc qui viennent nourrir, compléter le documentaire diffusé sur les chaînes.

C’est l’un de nos axes de réflexion : concevoir des formats courts documentaires qui ne soient pas des extraits de nos « longues » productions.

Mais pour que ce soit « bien fait », il faut les penser en amont de la production, dès la phase d’enquête.


Les productions de Premières Lignes sont souvent conçues comme un écosystème avec un documentaire fort diffusé sur les chaînes de télévision, servi par une stratégie d’impact adapté. Comment devient-on Impact producer et quels sont les avantages d’une telle stratégie ? Quels peuvent en être les écueils ?

© International Consortium of Investigative Journalist

Depuis 8 ans, nous avons un partenariat avec le consortium ICIJ (International Consortium of Investigative Journalists). Avec Le Monde, Radio France, nous sommes les 3 seuls interlocuteurs français de cette association à but non lucratif basée à Washington. Pour rappel, c’est l’ICIJ qui a révélé les Panama Papers et les Paradise Papers.

Sur de telles enquêtes, il n’est plus envisageable de nos jours d’avancer seul. Par l’échange des informations entre les meilleurs journalistes du monde, une coordination sans faille et ce, en totale confidentialité, on parvient à mettre sur pied des enquêtes beaucoup plus fortes. Vous imaginez l’impact d’une enquête qui sort le même jour, à la même heure, dans 40 pays ? C’est une protection indéniable pour les organes de presse qui, individuellement, peuvent subir des pressions – pressions beaucoup plus difficiles à exercer face à un groupe. C’est ce que j’appelle le service public de l’information !

Selon moi, l’Impact producer doit réfléchir très en amont à la campagne qu’il ou elle souhaite mettre en place.

D’ailleurs, nous avons démarré avec l’ICIJ une nouvelle enquête dont les révélations ne seront pas rendues publiques avant de longs mois.

Plusieurs événements en France ou en Suisse mettent en avant chaque année l’Impact producing ce qui est un excellent éclairage. Et il existe également des formations pour aider producteurs et réalisateurs à réaliser une campagne d’impact.

Selon moi, l’Impact producer doit réfléchir très en amont à la campagne qu’il ou elle souhaite mettre en place. Cela peut passer par une campagne de sensibilisation, des partenariats avec des ONG, etc., sans oublier le jour de la diffusion ; cela peut-il correspondre avec une « Journée Mondiale de… » par exemple ?

Des financements existent – en dehors des circuits « classiques » – avec les fondations, le financement participatif. C’est important de prendre cette donnée économique en compte car cela peut doubler le financement de votre production !


En avril 2020, en pleine pandémie, Premières Lignes a participé au lancement, à l’initiative de Global Investigate Journalism Network, d’une plateforme collaborative d’investigations sur le Covid-19, en partenariat avec CBC (Canada), RTS (Suisse), PBS Frontline (États-Unis) ainsi qu’avec BBC Global News, BBC Arabic et BBC Africa. Pour quelles raisons ? Quels sont les premiers résultats en termes de production documentaire ?

Il s’agit d’organiser, avec tous les journalistes d’investigation du monde entier, des colloques, tables rondes et formations pour améliorer le travail d’investigation.

Nous avons eu, en effet, ce premier webinaire en avril au cours duquel nous avons lancé plein de pistes et les travaux sont toujours en cours.


Pouvez-vous nous parler de vos prochains projets et coproductions – nationales et internationales ?

Il est prématuré de trop en parler mais nous sommes en développement sur une nouvelle collection autour de l’environnement avec l’aide de France Télévisions. Nous sommes en recherche de partenaires internationaux pour avancer sur la phase d’enquête et de production.


Sunny Side of the Doc 2021 est sous le signe du #StorytellingMatters. Pour vous, s’agit-il d’un nécessaire engagement ? La poursuite d’un axe éditorial entamé par le marché depuis des années ?

Je tiens à saluer l’énorme travail d’Yves Jeanneau, sa ténacité et sa pugnacité lors de ses interventions publiques pour mettre le storytelling au cœur des projets.

Nous parlions de Netflix tout à l’heure ; les réduire à être la plateforme de « Casa De Papel » ou « The Crown » serait une erreur. Il y a un énorme intérêt du très grand public pour des documentaires d’investigation et les grosses plateformes tout comme les chaînes de télévision l’ont parfaitement compris.

Ce sont aussi elles qui font bouger les lignes du storytelling pour permettre à de « petites » histoires de passer la porte de la Grande, grâce à des archives significatives. Petites histoires, résonances internationales. Il faut continuer à mettre en avant le talent des auteurs, réalisateurs et producteurs qui expriment un point de vue étayé.

Les démocraties solides sont des démocraties bien informées !

Je suis convaincu de l’urgence des plateformes, des grands diffuseurs, des chaînes documentaires solides d’avoir de l’investigation indépendante à proposer pour informer les citoyens et contrer les informations imprécises.

Les démocraties solides sont des démocraties bien informées ! Le documentaire français s’exporte très bien, continuons dans ce sens.

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