21 - 24 JUNE 2021 / EDITION N°32

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Sunny Side of the Doc
19
Juin

En mémoire d’Yves Jeanneau | Un hommage intime, par Christine Le Goff

Tous ceux qui ont rencontré Yves Jeanneau le savent : c’était un homme aux nombreux talents, doté d’une force de travail, d’une qualité d’engagement et d’écoute hors du commun. Cofondateur de Sunny Side of the Doc, ce marché du documentaire et lui étaient intimement liés. Impossible d’imaginer l’un sans l’autre…, à tel point que beaucoup ont oublié qu’Yves avait eu de multiples vies.

J’aimerais rendre hommage au « Yves ». que j’ai connu et avec qui j’ai travaillé pendant plus de 17 ans. Cet Yves Jeanneau-là était producteur et directeur général des Films d’Ici, avant de devenir responsable de l’unité documentaire de France 2. Sans cette expérience du terrain, je doute que le Sunny Side serait devenu ce qu’il est aujourd’hui. Yves était un théoricien. Il pensait que l’expérience du réel est essentielle, pour anticiper les grands changements qu’il voyait arriver dans la production audiovisuelle actuelle.

Yves et moi, nous sommes rencontrés à New York en 1983. J’avais débuté une carrière dans le cinéma indépendant, comme assistante-réalisatrice, monteuse et, depuis peu, directrice de production sur des films de fiction underground.

Yves cherchait quelqu’un pour assurer la production, aux USA, du film de Robert Kramer, Route One USA : un road-trip de 6 mois du Maine à la Floride, auscultant l’Amérique post-Reagan de Jesse Jackson et de la Rainbow Coalition. Un documentaire de 4h30 pour la Sept, qui n’était pas encore ARTE. Je n’avais jamais travaillé sur un documentaire. En fait, je n’avais jamais vu de documentaire !

Mais Yves n’a pas semblé penser que cela posait un problème… Je crois qu’il m’a trouvée intrépide et déterminée… cette drôle de fille d’à peine 23 ans, exilée volontaire aux USA, qui avait oublié son français, l’avait amusé. Et moi, j’avais découvert un homme drôle et affable, loin de l’image assez compassée que j’avais d’un producteur. Ainsi ont commencé deux décennies de collaboration, mais aussi d’éducation.

Car Yves a éduqué mon œil, ma sensibilité. Il m’a appris à aimer le documentaire, à tel point que j’ai fini par définitivement abandonner la fiction.

Chacun a son « Yves ». Le mien a été un patron, un ami, un partenaire de production et une sorte de père spirituel, qui a beaucoup contribué à faire de moi la personne que je suis devenue. 17 ans, c’est long. D’autant que nous avons continué à collaborer, même si c’était de façon plus intermittente, durant les 20 ans qui ont suivi. On finit toujours par « tuer » le père, mais l’ami, le conseiller, est resté à jamais.

Quinze de ces années, je les ai partagées avec lui aux Films d’Ici, rue Clavel. Un haut lieu de la création, une si belle ruche, qui a vu passer tant de talents. Je n’ai réalisé que bien plus tard la chance que j’avais eu, de tomber dans cette marmite-là de la création documentaire.

Yves et moi avons produit ensemble des films dont je suis immensément fière. Chacun fut une aventure plus ou moins picaresque, certains flirtant avec le désastre, mais dont nous nous sommes toujours sortis. Ne me demandez pas comment. Il y avait chez Yves un côté stratège occulte, un peu bandit, mais pour la bonne cause : celle encore et toujours du Cinéma du réel. Je me souviens d’un nombre incalculable de dîners de travail, à discuter des films en cours, de plans de montage, de problèmes de production. Peu importait la crise que nous traversions, il trouvait toujours un moyen de la résoudre. Il avait sur lui ce petit carnet noir, rempli de numéros. Je ne sais pas qui il appelait, mais combien de fois l’ai-je entendu me dire : C’est résolu…  À tel point, que j’ai fini par ne jamais douter que nous trouverions toujours le moyen de nous en sortir.

En vingt ans, les temps ont changé. On ne « tope » plus sur un coin de table, avec juste trois ou quatre lignes écrites sur un bout de papier et la promesse d’un contrat en poche.  De ce temps révolu, sont sortis de bien beaux films qui, tous, représentent une facette de la personnalité d’Yves. Que ce soient des films sur le Cinéma, sur l’Histoire ou la Société, tous étaient des films engagés. Tous étaient des films intellectuellement riches et ambitieux. Et pour certains, de sacrés montages financiers. Yves n’avait peur de rien, ni de personne.

À New York en 1987, je l’ai vu dans une salle de conférence, pitcher dans un mauvais anglais, l’expédition de Jean-Louis Etienne et Will Steiger Transantartica, à une vingtaine de représentants de la chaîne américaine ABC SPORTS. Même pas peur… et le plus fort est qu’il a réussi à dégoter un contrat avec une chaîne qui n’avait jamais travaillé avec un producteur étranger !


 

TRANSANTARCTICA de Les Films d’Ici sur Vimeo.


Durant ces années ensemble, nous avons collaboré sur une trentaine de films, dont je ne citerai que quelques-uns. Mais pour commencer, Yves m’a donné le virus de la coproduction internationale.  Il y a toujours cru, pas juste pour des questions de financement, mais parce qu’il était question d’échange avec l’autre. Même si c’était parfois difficile, il croyait en la richesse et la diversité des intelligences. Ses partenaires fidèles s’appelaient Arnie Gelbart de Galafilm au Canada, Christine Pireaux des Films de la Passerelle en Belgique, Gioia Avvantaggiato de GAA en Italie ou Margie Smilow d’Alternate Current aux USA.

La première coproduction internationale que j’ai faite avec Yves, ne fut pas sur un mais six documentaires, avec Alternate Current pour la Sept/Arte, Bravo aux USA, et NHK au Japon.

La collection Musiques de films fut tournée d’abord en Super 16mm, puis dans un format qui venait juste de naître : la Haute Définition. C’est ainsi que j’ai découvert les doubles versions, les conversions, les pull-up, les pulls-down, le progressif, les cars HD avec des câbles impossibles à tirer, mais aussi Tokyo où je suis restée des semaines durant, à faire des postproductions avec des techniciens qui ne parlaient pas un mot d’anglais ! Nous sommes passé plusieurs fois à deux doigts de la catastrophe, mais comme toujours avec Yves, même pas peur !

La collection Musiques de films a concouru aux Oscars, gagné des Emmys et a été diffusée dans le monde entier.

Classified X fut une autre grande aventure et une sacrée rencontre, celle de Melvin Van Peebles, l’un des fondateurs de la Blaxploitation, qui nous racontait la violence de son expérience d’acteur et de réalisateur noir, face au racisme du cinéma hollywoodien. Une autre histoire du cinéma, qui remettait en cause nos certitudes de cinéphiles blancs, sans contradicteur ni expert, imaginé et tourné par Mark Daniels sur écran bleu, dans un studio à Clichy. Un film militant et coup de poing, sans concession qui, 20 ans plus tard, est resté d’une actualité sidérante. Mais aussi un film qui n’aurait jamais dû se faire. À la mention du nom de Melvin Van Peebles, tous les studios américains avaient fermé leur porte. Impossible de récupérer le droit d’utiliser le moindre extrait de film. Classified X est un des premiers documentaires à utiliser de façon extensive, le droit de citation. Plus de 170 extraits de quelques secondes, parfois même de quelques images, dans un montage fulgurant. Un pari osé, dont nous ne savions si nous pourrions jamais le diffuser. Nous avions tort. Le film eut une destinée remarquable, sélectionné en compétition à Sundance, primé et diffusé dans le monde entier.
Classified X reste une référence chez les jeunes de banlieues, toujours disponible en vidéo aux USA et plus actuel que jamais.

Yves avait ce nez. Il sentait, que dis-je, humait les histoires. Celles qui pouvaient faire des films extraordinaires.

Je me souviens d’un soir au Sunny Side en 1996, durant lequel Chili, la mémoire obstinée est né. Nous prenions un verre avec Patricio Guzmán qui racontait à son vieux camarade, le voyage personnel, essentiel, qu’il comptait faire après 24 ans d’exil en Europe. Retourner au Chili et montrer à ceux qu’il avait filmés, La Bataille du Chili, qui n’avait jamais été projetée là-bas. Yves a écouté, puis a dit : et donc tu emmènes une caméra ? Patricio interloqué, de répondre : non… puis après un long silence… parlons-en.

Je n’ai pas travaillé sur Chili, la mémoire obstinée, mais j’ai vu ce que je considère comme un des plus beaux films produits par Yves, se fabriquer dans cette relation complexe entre Yves, Patricio et Thierry Garrel d’ARTE.

Chili, la mémoire obstinée, c’est le film du retour au cinéma d’un immense réalisateur.

Il y a de nombreux autres films, d’autres rencontres.

Norman Mailer, histoires d’Amérique résonne aujourd’hui plus que jamais, grâce aux talents de Richard Copans et de Stan Neumann à la réalisation. Une série de 3 heures d’une intelligence folle, prémonitoire, qui explique avec acuité, les racines de l’effondrement de l’Amérique. Là encore, sortir des sentiers battus : laisser un écrivain, un des derniers géants américains, raconter son histoire de l’Amérique. Une histoire politique, philosophique et subjective.  Un film dont la diffusion improbable fut sur France 2. Comment Yves avait-il réussi cela ? Je ne le sais toujours pas. Par contre, je peux dire que nous fîmes une des pires audiences de la chaîne !

Comment finir sans parler d’Un Coupable Idéal de Jean-Xavier de Lestrade, coproduit, avec Maha Productions et le regretté Denis Poncet, alors que nous étions depuis quelques mois à Pathé Télévisions ? C’est la réussite d’une coproduction parfaite avec France 2, HBO aux USA et Channel 4 en Angleterre. Et bien sûr l’Oscar 2002 du meilleur documentaire.  Mais c’est aussi le moment où Yves est passé de l’autre côté… de la production vers la diffusion.

Combien d’hommes peuvent se targuer d’avoir diffusé le film qu’ils avaient commencé à produire ? Je me souviens du jour où Yves m’a dit : Je m’en vais, tu peux prendre les rênes, finir ce que nous avons commencé et continuer. Je me rappelle de ce choc, de cette prise de conscience que 17 années venaient de s’achever, aussi abruptement qu’elles avaient commencées.

Bien évidemment, cela ne s’est pas terminé ainsi. Il y eu d’autres films, un bref retour à la production et le moment où, enfin, Yves est devenu, à part entière, l’infatigable défenseur du documentaire au Sunny Side of the Doc.

Et puis il y a eu ce sale jour de novembre où Yves a vraiment tiré sa révérence, et où j’ai compris que cette fois-ci, je ne le reverrai jamais.

Alors, il reste les films, ceux qu’il a produits, aimés, défendus.
Qui, pour quelques jours, seront visibles dans la vidéothèque en ligne de Sunny Side of the Doc.
Allez les regarder. Vous ne le regretterez pas.

 

Christine Le Goff, juin 2020

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