21 - 24 JUNE 2021 / EDITION N°32

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Sunny Side of the Doc
29
Avr

COMMUNITY VOICES – Épisode 3 avec Fabrice Puchault, Arte France

Nous traversons sans doute une période de changement sans précédent, mais dans l’incertitude réside aussi le pouvoir de défendre ce qui nous lie, le genre documentaire. Ce n’est pas le moment de se décourager mais d’agir et d’interagir !

Pouvez-vous présenter et faire une rapide introduction sur votre activité et celle de la société que vous représentez ?

Fabrice Puchault, directeur de l’unité Société et Culture d’Arte France

J’ai la responsabilité de l’unité de programmes Société-Culture de Arte France.
Notre unité a la charge des cases documentaires :

  • Investigation (90’- 2×52’),
  • Histoire 90’ ou mini-séries),
  • Société (52’),
  • Géopolitique (52’),
  • la case Culture du mercredi soir de la chaîne (52’) (plus tournée vers la littérature et le cinéma, Arts plastiques, spectacles vivants, musique et biographies sont traités dans d’autres cases),
  • des « Grands Formats » (grands récits d’auteurs 90’) et
  • last but not least de La Lucarne, avec des expériences documentaires portés par des écritures excentrées. 52’ et au-delà.

Pour ces cases, nous coproduisons et pré-achetons environ 85 à 90 films par an.

Arte est une chaîne européenne, mais aussi une chaîne « monde », très engagée à soutenir l’expression de points de vue multiples pour porter une vision singulière et complexe du monde. Nos programmes se doivent de marquer des points de vue affirmés, de prendre du recul et du… temps.

Arte est la chaîne qui se refuse à l’accélération mortifère de l’information à la chaîne. Le temps du documentaire est un temps long, mais qui justement permet sans doute de mieux percevoir et rendre compte des soubresauts d’un monde qui change. Nous cherchons à y construire une offre de films qui peuvent prendre leur place au sein de la cité, traverser et marquer le regard des spectateurs, de façon à « compliquer » les visions étriquées, enfermées du monde.

Nous tentons d’y affirmer aussi la représentation de la diversité de nos sociétés, diversité culturelle, ethnique, de genre, et bien sûr de classe – ce point trop souvent oublié.


Les producteurs, diffuseurs et distributeurs de documentaires font actuellement face à une période très perturbée liée à la pandémie de Covid-19 qui affectent l’ensemble des activités de production dans le monde entier. Quels sont les impacts sur votre travail et quels moyens explorez-vous pour maintenir autant que possible la production documentaire durant cette crise sans précédent ?

Je ne me permettrai pas de parler à la place des producteurs ou des distributeurs. La situation est certainement très complexe voire très violente pour certains.
Pour ce qui nous concerne l’impact a été immédiat, nous devions assurer la continuité de l’antenne alors que beaucoup de films qui avaient été engagés dans les mois précédents ont vu leurs tournages arrêtés.

Dans cette optique nos intérêts rejoignent ceux de l’ensemble de la filière (auteur(e)s, réalisateurs (trices), producteurs (trices) et distributeurs), il fallait absolument poursuivre l’activité. Il fallait et il faut que les engagements de programmes se poursuivent, qu’il n’y ait aucun arrêt des signatures de coproductions et pré-achats. C’est ce qu’Arte a réussi à faire, les projets sont examinés, les réunions d’engagement se tiennent, les contrats se signent, des films sont lancés, exactement au rythme des années précédentes.

Il y a eu une grande difficulté pratique à s’adapter à ce « nouveau » monde, entièrement « distancié », et quelques cahots, mais nos investissements n’ont pas été suspendus. En sus, nous avons décidé notamment d’ouvrir le développement à l’ensemble des cases de l’unité et donc d’engager plus de développements qu’à l’habitude. Et bien entendu nous allons continuer notre politique de coproduction internationale.


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Avez-vous identifié de nouvelles opportunités – telles que des solutions en ligne – pour innover et créer de nouveaux contenus factuels dans ce paysage en pleine évolution ?

On voit fleurir partout des articles qui présentent déjà ce que seront les films de demain et les « nouvelles formes », nous recevons des projets qui mettent en scène un très joli « story-telling » : voici les nouvelles écritures du documentaire et du factual… Franchement est-ce bien sérieux ? Ce sont des discours de vendeurs. Certains très agiles dans ce domaine, poussent des projets finalement très habituels au motif que les entretiens et interviews sont faits par Skype ou Face Time, et que les équipes de tournage seront « pilotés » à distance (et on raconte même parfois que c’est désormais le règne d’une écriture collaborative… sérieusement…). J’ai du mal à croire à ce marketing du confinement audiovisuel. On va aussi voir refleurir les projets à base de UGC… pourquoi pas ? Rien de bien nouveau.

Oui bien entendu il a fallu et il faut s’adapter. Bien sûr des entretiens, des interviews se font par Skype, bien sûr à la place de tournage à l’étranger, on va multiplier les collaborations locales, en espérant que ces collaborations locales pourront apporter des points de vue « décentrés » et compliquer nos visions du monde – ce qui est toujours profitable. Bien évidemment on va voir surgir, plus souvent des films « à quatre mains » voire plus. De cette adaptation naitront peut-être de nouvelles formes. Mais il est bien trop tôt pour faire une analyse de ces phénomènes et en tirer le moindre modèle. Les modèles en l’espèce ne seront que du marketing, ne faisons pas de systèmes d’adaptation techniques les formes fortes de demain. Il est trop tôt, nous verrons.

Je crains par ailleurs une sorte d’effet pervers… Puisque l’on peut faire un entretien par Skype, pourquoi partir tourner à l’étranger ? Comme si la présence, la co-présence entre la personne qui filme et le réel filmé ou la personne filmée n’avait aucune importance. Comme si ce moment où se joue véritablement une image juste et non un simple signal électronique de communication était sans importance. Je crains le retour de bâton économique : à quoi bon prendre le risque financier de cette tension inhérente à la rencontre puisque l’on peut se contenter d’une trace numérique ? Nous aurions affaire à un univers de signes plats, de signaux de communication et non de formes qui disent le monde.

J’invite simplement à une certaine vigilance car demain la pression sur les coûts de production va être intense. Sans doute va-t-il falloir domestiquer ces moyens de transmission de l’image et du son, les travailler, les gauchir, les tordre pour exploiter leur potentiel en terme de création. C’est un apprentissage à faire. Peut-être une chance, un enrichissement de la grammaire et des potentialités nouvelles pour les récits documentaires. En tous les cas rien ne se jouera sur le temps court de ces quelques mois, mais bien plutôt par la somme des expériences à venir.


De quelles façons vos stratégies internationales d’acquisition et/ou de coproduction ont-elles évolué au regard de la situation actuelle ?
Comment le marché international Sunny Side of the Doc peut-il contribuer à vous rendre encore plus fort à l’issue de cette crise ?

Justement ce qu’il y a d’important dans Sunny Side of the Doc c’est la rencontre, l’échange, le partage, la confrontation parfois. Cette fois-ci elle aura lieu à distance, de nos lieux de télétravail le plus souvent. Dommage car La Rochelle est belle en Juin et les nuits douces. N’empêche ces rencontres seront le moment pour faire le point non seulement sur nos stratégies et nos méthodes d’adaptation, non seulement pour discuter de projets, mais aussi, pourquoi pas poser les questions de la pertinence de nos récits.

Quelle place pour le récit documentaire, simple miroir ou engagement ? Quelle place pour la coproduction internationale dans un monde « replié » sur lui-même ? Partager nos expériences de coproduction internationale et peut-être relever à quel point elles peuvent être justement essentielles dans un monde où le multilatéralisme, l’ouverture sont battues en brèche.

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