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Quelle est la place du documentaire en 2009 ?
On ne peut évidemment plus parler du documentaire comme on en parlait il y a quinze ou vingt ans. À l’époque le documentaire était vraiment considéré comme un genre mineur, le parent pauvre du cinéma. Non seulement il s’en tournait beaucoup moins qu’aujourd’hui – la révolution numérique n’avait pas eu lieu - mais c’était un genre un peu méprisé, du moins ignoré. À de rares exceptions près, les revues de cinéma, les critiques ne s’y intéressaient pas. Les cinéastes dignes de ce nom, c’étaient ceux qui faisaient de la fiction. De ce point de vue, les choses ont tout de même un peu évolué, même si ce n’est pas encore ça, loin s’en faut ! Il y a toujours une ambiguïté. Sous prétexte qu’on y montre de « vraies » situations et de « vraies » personnes, beaucoup de gens prennent ce qu’ils voient sur l’écran pour LA réalité. Et puisque c’est LA réalité, ce n’est pas vraiment du cinéma !
En fait, le terme documentaire recouvre aujourd’hui des pratiques extrêmement variées. De même qu’il y a des fictions à très gros et à tout petit budget, il y a des documentaires tournés en solo - en DV - et à l’opposé, des superproductions comme Océans, le film que termine actuellement Jacques Perrin, qui a nécessité 3 ans de tournage sur toutes les mers du monde. On ne peut donc plus parler du documentaire en général, il faut préciser. En plus, le grand public continue à confondre documentaire et magazine, parce que la télévision entretient cette confusion.
N’y a-t-il pas un paradoxe, toutefois ? D’un côté, un fort développement du genre et de l’autre, une restitution extrêmement réduite de cette importante production ?
La situation est assez paradoxale, en effet. Quand on circule un peu dans les festivals, on voit bien qu’il y a une explosion du genre documentaire, aussi bien par le nombre de films tournés que par l’enthousiasme que suscitent ces manifestations, dont la programmation témoigne souvent d’une grande diversité d’écritures et d’approches. De nouveaux festivals naissent chaque année en Europe de l’Est, en Amérique Latine, au Moyen Orient… J’étais en septembre dernier à Bogotá, puis au Mexique, et très récemment à Damas, à l’occasion de la deuxième édition de Dox Box, un festival indépendant qu’un petit groupe de passionnés vient courageusement de créer dans ce pays où, depuis quarante ans, documentaire rime avec propagande… Où que l’on aille, les salles sont pleines, il y a des forums, des débats, un véritable engouement ! Et en face, des chaînes de télé pour le moins frileuses, notamment en matière de formes. Il y a quelques îlots, bien sûr : ARTE, comme toujours, malgré une certaine érosion, quelques chaînes scandinaves, mais globalement, la télévision est loin de refléter cette richesse, cette diversité. On peut parler de tout à la télé, pourvu que ça reste dans des formes balisées, rassurantes, standardisées et en un mot, divertissantes. C’est comme s’il y avait deux mondes parallèles, qui ne se croisent presque jamais. La dimension subjective que porte la pratique documentaire, avec ce qu’elle peut avoir de dérangeant, n’est pas tolérée à la télévision. Tout ce qui pourrait faire douter, éveiller un sens critique, sortir les gens de la place qu’on leur a assignée n’est pas de mise sur le petit écran. La télé, c’est comme le bromure, ça sert à nous endormir. Le bromure, vous savez… cette substance qu’on donnait autrefois aux soldats, en l’ajoutant discrètement à leur vin, pour calmer leurs ardeurs sexuelles ! Souvenez-vous de la petite phrase de Patrick Le Lay : « Ce que nous vendons à Coca Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible… » À de rares exceptions près, rien de ce qu’on peut voir au Cinéma du Réel, au FID (Marseille), au Festival dei Popoli (Florence) ou à Punto de Vista (Pampelune) ne remonte vers le petit écran. Les responsables des chaînes semblent ne raisonner qu’en termes de « cases » - tout ce qui dépasse est coupé - et en termes d’« évènements ». Pour rompre le train-train, faire de bons scores, damer le pion aux chaînes concurrentes, il faut en permanence créer de l’ « événementiel », et de ce point de vue, tout est prétexte. On saute sans arrêt d’une commémoration à une autre, d’un anniversaire à une « soirée spéciale »…
Enfin, dernier paradoxe : depuis 10 ans, on assiste à un retour en force du documentaire en salle, à Paris en particulier ; mais l’offre est telle, la concurrence si rude que la plupart des films quittent l’affiche à peine sortis. Conclusion : malgré l’embellie à laquelle on assiste depuis quelques années, l’aventure documentaire demeure fragile.
Votre pratique du métier de documentariste a-t-elle évoluée avec les années ?
Vous savez, je n’ai jamais décidé de devenir « documentariste », c’est-à-dire de camper une fois pour toutes à l’intérieur d’un espace donné. D’ailleurs je déteste ce mot de « documentariste », je le trouve terriblement plombant ! Il se trouve que mon premier film était un documentaire (ndlr, La voix de son maître, 1978, co-réalisé avec Gérard Mordillat), et que de le faire m’a donné envie d’en faire un autre, et puis après, ça s’est enchaîné au gré des événements. C’est aussi à cette époque que j’ai découvert les films de Wiseman, Van der Keuken, Perrault, Kramer, Boris Lehman, des styles, des écritures qui n’ont fait que décupler ma curiosité, mon désir d’avancer à mon tour sur ce territoire, dont j’étais encore loin d’imaginer l’immensité.
Alors oui, comme tout un chacun, j’évolue, à la fois parce que je suis pris dans un mouvement général, une évolution des techniques, des mentalités, des pratiques de production, mais aussi parce que chaque film me donne l’occasion d’explorer de nouvelles pistes, de me confronter à de nouvelles questions !
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Entre La voix de son maître, qui nous plonge dans le discours patronal et La moindre des choses, tourné à la clinique psychiatrique de La Borde ou encore Retour en Normandie,les relations avec les personnes filmées ne sont pas les mêmes, chaque film est une aventure singulière et si je devais, d’un film à l’autre, appliquer une méthode, je m’ennuierais terriblement.
Vous vous considérez comme un improvisateur, à l’instar d’un musicien de jazz ?
Disons que pour chaque nouveau film, j’ai besoin de définir un point de départ, un cadre à partir duquel des choses pourront émerger. Ce cadre, c’est tout ce qu’on met en place pour faire naître du désir. Le psychiatre Jean Oury a une belle expression que je cite souvent, il parle de « programmer le hasard ». Pour moi, faire un film, c’est un peu de cet ordre-là. Lorsque le tournage commence je ne connais encore ni le point d’arrivée ni le détail de l’itinéraire que je vais emprunter. Beaucoup de choses sont encore ouvertes et reposent sur ce qui va se passer au fur et à mesure que les relations se construisent entre les uns et les autres… Je ne fais donc pas mes films à partir d’un point de vue savant, d’une somme de connaissances accumulées au préalable et qu’il s’agirait de restituer. Au contraire, je les fais à partir d’un non-savoir, d’une envie d’aller vers l’inconnu. C’est bien plus risqué, mais c’est beaucoup plus excitant ! Chez moi, la méthode se confond avec les films eux-mêmes, et ce qui me plaît, c’est de repartir à zéro, d’inventer le film en le faisant, de pouvoir continuer à le chercher le plus longtemps possible.

Est-ce à dire que vous faites des films bien davantage pour apprendre que pour instruire ?
Oui, parce qu’il ne s’agit pas pour moi de traiter un sujet. Au contraire, j’essaie de m’affranchir de cette dimension didactique qui condamne par avance la portée cinématographique d’un projet. L’exemple de La ville Louvre est assez éclairant : il n’y a pas un mot d’explication. Mais il a fallu tenir bon. Au montage, les coproducteurs voulaient m’obliger à écrire un commentaire. Pour Le pays des sourds, mon idée était de plonger d’un seul coup les spectateurs dans l’étrangeté de cette langue des signes, sans explication ni mode d’emploi, quitte à les laisser patauger un peu, au moins au début. Une façon de leur faire éprouver – à l’envers – ce que peuvent ressentir les sourds dans notre monde à nous. Quand l’idée de ce film est née, je n’ai pas cherché à rencontrer les spécialistes, les médecins, les psychologues, les parents, ceux qui ont un discours « sur », de peur de mettre le film sur des rails avant même d’avoir rencontré les principaux intéressés. Sans quoi les sourds auraient eu l’impression d’être considérés comme des « cas », des objets d’étude. S’ils m’ont ouvert leur porte comme ils l’ont fait, c’est parce qu’ils ont été sensibles au fait que j’apprenne les rudiments de leur langue, que je veuille communiquer directement avec eux, sans intermédiaire ni interprète.
Les unités documentaires des chaînes de télévision demandent de plus en plus de gages aux cinéastes…
Avant de risquer de l’argent, les chaînes veulent des garanties, c’est bien normal. Et que cela passe par un travail d’écriture ne me semble pas extravagant ! C’est important d’écrire, pas seulement pour chercher le financement, pour soi-même aussi… Mais c’est parfois un peu compliqué, surtout quand la chaîne exige des informations auxquelles il est difficile de répondre tant que le tournage n’a pas eu lieu : une liste exhaustive des séquences, une chronologie, le détail de ce que diront les personnes filmées… Personnellement la phase d’écriture c’est quelque chose que j’adore, même si j’ai parfois de la peine à m’y mettre. Il faut trouver le ton, la porte d’entrée et après, c’est parti ! Je suis persuadé que si on prend du plaisir à écrire, cela se ressent dans le texte, et cela joue auprès des lecteurs.
Comment expliquez-vous le succès mondial d’Etre et Avoir ?
D’abord, ce succès, j’en ai été le premier surpris ! Pensez donc, un documentaire, sur un thème apparemment banal, au rythme assez lent, tourné avec des petits moyens, dans un village perdu… Alors les raisons ? Il y en a certaines qui m’échappent, c’est sûr, parce qu’à quelques mois de distance un même film marchera ou pas... Mais pour le reste, il y a sans doute le thème, justement ! Un thème qui peut sembler banal, c’est vrai, mais qui ne l’est pas, en réalité, parce que l’école est un passage déterminant dans la vie de tout un chacun. Il se trouve d’ailleurs que c’est le seul endroit où on est obligé d’aller quand on est petit, et où l’on n’a plus le droit d’aller quand on est grand ! D’où une certaine curiosité. Quand on a des enfants, on aimerait bien pouvoir y retourner, se glisser en cachette dans leur classe, pour voir comment ça se passe… D’autant plus qu’aujourd’hui, l’école est fragilisée, menacée. Dans tous les pays où j’ai accompagné le film, j’ai entendu la même chose : une profonde inquiétude, la violence, les inégalités, les classes surchargées, une crise de confiance entre le corps enseignant et les parents… Au fond, l’école reflète toute la violence de la société et dans ce contexte, le film avait quelque chose de rassurant, qui rapprochait les gens : le côté cahin-caha, ce mélange de petits et de grands, une solidarité, un instituteur un peu bourru, vieux style, mais consciencieux, véritable incarnation de l’école laïque et républicaine…Et puis les larmes de Nathalie, les facéties de Jojo, tous ces enfants auxquels on pouvait s’identifier. C’est un film que les gens avaient envie de partager, de voir ensemble.
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Fabienne Fourquet, A&E Television Networks (AETN) :
distribuer les nouveaux médias de manière localisée
Joint-venture de ABC, Hearst et NBC, AETN (800 collaborateurs dans 140 pays) édite des chaînes thématiques de renom, dont History Channel et Biography Channel, et produit chaque année un millier d’heures de programmes HD pour des plates-formes numériques. AETN crée également des programmes courts adaptés à ces plate-formes. Une stratégie verticale qui vise à entraîner son public sur tous les réseaux.
En quoi consiste exactement votre rôle au sein d’AETN ?
A bâtir des partenariats avec des opérateurs afin d’exploiter au mieux chaque nouvelle plate-forme Internet. J’initie, par exemple, des partenariats avec des plates-formes Internet globales, type You Tube ou MSN. J’apporte également une aide aux chaînes de télévision thématiques « locales » avec lesquelles nous travaillons pour qu’elles construisent elles-mêmes des portails web. Le développement de notre distribution passe également par des accords de vente de programmes avec les chaînes elles-mêmes, comme la chaîne Histoire en France. Et je m’occupe enfin de la création de nouveaux produits, tels que les applications pour iPhone.
History Channel a la particularité d’être une chaîne thématique grand public…
History c’est une définition de l’Histoire beaucoup plus étendue que ce qu’on peut voir en Europe pour ce type de media. Notre terrain de jeu va en effet des origines de l’Univers à la journée d’hier ! D’où des audiences, par delà même la dimension internationale d’History Channel largement supérieures à des chaînes thématiques plus traditionnelles comme la chaîne Histoire en France.
Vous êtes en outre très impliqués dans le secteur de l’éducation…
On fait beaucoup de choses, en effet, notamment aux USA, où nous avons des relations avec plus de 250 000 professeurs. Tous les trois mois, nous leur envoyons un guide leur présentant les programmes qui peuvent avoir de l’intérêt pour leurs cours, ces programmes étant téléchargeables depuis notre site Internet. Nous participons également à un groupe qui s’appelle Cable in the Classroom (CIC), littéralement « Câble dans la classe ». L’idée c’est que tous les matins de 7 à 8 h, nous diffusions un programme que les profs ont le droit d’enregistrer pour le montrer à leurs élèves, et parallèlement on leur donne du matériel éducatif. On a été plusieurs fois récompensé pour cette initiative. On fait des choses à l’international aussi, notamment de la diffusion de documentaires en salle, où l’on invite des classes. En fait, on s’adapte selon le pays. En Israël, par exemple, tous les ans en juin, on diffuse, en partenariat avec une plate-forme du câble, une vingtaine de programmes en relation avec l’équivalent là-bas de notre baccalauréat.
Quelle est la base de votre offre de produits multimedia ?
C’est notre librairie de programmes télé. Pour History Channel, on est la plupart du temps unique producteur, ce qui, bien sûr, facilite l’utilisation des droits multimédia.
Quel est votre modèle économique ?
Nous en avons pluiseurs : certaines plate-formes multimédia sont payantes, d’autres reposent sur la publicité. Tout ce qui touche au téléphone mobile est généralement payant. Tandis que la vidéo sur Internet est le plus souvent gratuite. Aux Etats-Unis, on voit beaucoup de vidéos longues sur Internet payées par la pub mais en Europe, ce n’est pas encore envisageable, les ressources publicitaires étant la plupart du temps insuffisantes pour couvrir les coûts de distribution.
La crise impacte-t-elle le marché ?
Si les revenus publicitaires de la télévision sont nettement touchés, la décroissance est moins forte sur le web et la vidéo sur Internet. Pour la vidéo, on prévoit même encore 20 % de croissance par an pour les cinq prochaines années. Il y a une certaine logique à cela : les entreprises ont moins de budget marketing donc ils investissent plus sur des supports moins chers.
Comment voyez-vous l’avenir pour History
Channel ?
On pourrait résumer le défi qui se présente à nous ainsi : comment étendre la définition de la marque ? Autrement dit, comment être plus qu’une chaîne, un media qui crée du contenu autour de l’Histoire ? Nous avons dans cette optique plusieurs idées de développement de contenus ou de services, comme la production de vidéos courtes accessibles via le GPS qui raconteraient l’histoire de l’endroit où vous vous trouvez. Nous songeons déjà à faire des pilotes sur certaines villes, lesquels pourraient intéresser un support comme Google Maps. La réutilisation de ce que l’on fait pour la télé pour constituer une base de ressources sur le web est une autre piste de réflexion.
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