« Les expériences in situ dans les nouvelles écritures »

Cet article a été écrit par Benjamin Hoguet et Manon Chauvin d’après les études de cas de projets nouveaux médias qu’ils ont réalisé pour l’écriture de leur prochain livre, Interactivité & Transmedia : les Secrets de Fabrication, à paraitre en juin 2016 à l’occasion du prochain festival Sunny Side of the Doc.

Les extraits d’interviews apparaissant ci-après sont celles des créateurs et producteurs des projets étudiés dans cet ouvrage, à savoir Do Not Track, Wei or Die, Datagueule, Phallaina, Chef Factory et Morphosis.

Benjamin Hoguet, auteur et créateur interactif

Manon Chauvin, auteur et activiste interactivité & transmédia

Lorsque sont évoquées les « nouvelles écritures », nous imaginons d’abord des œuvres interactives, sociales, numériques. Des expériences où narration et technologie s’entremêlent pour pleinement se réinventer. Mais alors que notre monde devient excessivement dématérialisé et numérisé, l’appétit pour des expériences « physiques » ne cesse de croître lui aussi.

De plus en plus de projets nouveaux médias intègrent une dimension tangible à leur dispositif global. Dans un certain jargon, ces expériences sont dites IRL, pour In Real Life (Dans la Vie Réelle). Un acronyme absurde qui implique que ce qui se passe dans un monde numérique n’est pas réel. Bref, nous les appellerons expérience in situ pour contourner le débat…

Pour l’écriture de notre livre, nous avons pu étudier la réalisation de deux œuvres qui intègrent une telle dimension comme composante intégrale du projet : Phallaina et sa fresque monumentale ; et Datagueule qui a su faire émerger un débat citoyen en place publique pendant la conférence sur le climat de Paris.

La fresque de Phallaina

Phallaina, c’est une œuvre graphique à dévorer sur mobile bien entendu. Une application qui renferme une bande-défilée que vous faites avancer du bout du doigt. Vous y rencontrerez notamment Audrey, une jeune fille qui voit des baleines là où il ne devrait pas… Un récit passionnant entre mythologie et sciences cognitives qui repensent dans leur globalité les codes de la BD.

Au-delà de son incarnation numérique, l’univers narratif de Phallaina se développe également sur une bande « physique » de 115 mètres de long. Inaugurée lors du festival international de la Bande Dessinée d’Angoulême 2016, au moment du lancement de l’application, cette fresque propose une autre histoire, dérivée de la mythologie mise en place dans le récit pour écran tactile.

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La fresque lors du lancement de Phallaina à Angoulême

Autour de la fresque, l’expérience est tout autre : pour le lecteur, il s’agit d’une balade artistique et narrative pendant laquelle il est accompagné d’un dispositif sonore, via une autre application, téléchargeable elle aussi gratuitement.

De par sa nature hyper-localisée, la fresque est forcément moins accessible au grand public mais pour ceux et celles qui auront la chance de la contempler, elle complètera délicatement l’univers de Phallaina, apportera une autre compréhension de l’histoire d’Audrey en nous plongeant dans un récit mythologique étonnant.

Imaginée dès la phase de développement du projet, la fresque a été développée par l’équipe de Small Bang, productrice du projet, en collaboration avec l’agence d’urbanisme Oïkos, avec laquelle le studio partage également ses bureaux à Belleville.

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Premières maquettes de la fresque Phallaina, par l’agence Oïkos

Une collaboration toute naturelle pour un projet qui, au début, souffre un peu de ses ambitions puisqu’à l’époque où l’équipe présente un dossier d’aide au développement, fin 2014, la fresque doit faire 1500 mètres de long !

Elle devait être une reproduction physique complète de l’histoire de l’application pour offrir un autre mode de consommation au cours d’une balade artistique et narrative aux piétons. Toute l’équipe imagine parfaitement la fresque mise en valeur sur les berges de Seine à Paris…

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Montage tiré du dossier d’aide au développement de Phallaina

Toutefois, si 1500 mètres de fresque auraient pu permettre d’établir une sorte de record du monde, quelques problèmes se posent.

Pierre Cattan : Quand Conchetta Sangrigoli (cofondatrice de Oïkos ; ndla) m’a dit qu’une telle structure pèserait neuf tonnes, j’ai pensé au bilan carbone lors qu’il s’agirait de la faire voyager et c’était hors de question ! […] Au final, l’histoire développée tient sur 115 mètres et nous nous servons des arbres ou du mobilier urbain. La fresque pèse sept kilos au total !

Et au-delà de son poids, l’intérêt de reproduire la même histoire sur la fresque apparaissait comme une occasion manquée… La deuxième version de la fresque présente donc une histoire complémentaire, un pendant mythologique à l’histoire de l’application Phallaina.

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La fresque installée lors du Pulp Festival (mars 2016)

Pour en profiter – comme nous avons pu le faire lorsque nous écrivions notre livre lors du festival de BD Pulp où la fresque était exposée – vous devrez télécharger une seconde application, toujours gratuite bien entendu. Elle vous permet d’accéder à un dispositif sonore qui, grâce à des balises de géolocalisation disposée le long de la fresque, synchronise l’histoire avec votre déplacement.

Et pour Small Bang, l’objectif est de faire voyager la fresque autant que celle-ci fera voyager les marcheurs.

Pierre Cattan : Le projet vit dans les festivals et dans des lieux publics. Après Angoulême, nous allons au Pulp Festival, puis à Naples pour le ComiCon, à Montréal pour le festival de bande-dessinée ou encore à Bucarest. Et sur les berges de Seine – je l’espère – pendant l’été 2016.

Ce qu’il faut bien mesurer, c’est que cette fresque n’est pas un simple bonus ou une lubie des créateurs de Phallaina, bien au contraire. Avec ce dispositif itinérant et monumental, qui suscite forcément une certaine curiosité sur son passage, la fresque sera pour beaucoup le point d’entrée dans l’univers de Marietta Ren, devenant alors son meilleur argument de diffusion…

La fresque Phallaina est une déclinaison de l’univers du projet qui reste hautement narrative. Il s’agit d’une véritable extension de l’histoire, reprenant habilement sa mythologie pour lui donner plus de densité et de profondeur.

Dans notre second exemple, l’expérience in situ est moins narrative et beaucoup plus sociale. Elle s’entremêle pleinement avec un contenu télévisé qu’elle vient nourrir.

Le happening de Datagueule

Pour ceux qui n’ont jamais vu d’épisodes de Datagueule, voici une séance de rattrapage nécessaire :

A l’heure où nous écrivons cet article, il existe près de 60 épisodes de la sorte, tous disponibles sur YouTube. Datagueule repose sur trois piliers : les données, la narration et l’animation. Chaque épisode décrypte, avec rythme et faits chiffrés, une mécanique de notre monde qui semble « grippée » selon ses auteurs.

Le projet a su rassembler une large communauté, chaque épisode recueille plusieurs centaines voire des milliers de commentaires, signe que son public ne fait pas que consommer passivement, mais s’engage également pleinement dans la discussion.

Le concept fonctionne si bien qu’à l’occasion de la conférence sur le climat de Paris, la Cop21, un documentaire de 90 minutes baptisé Deux Degrés avant la Fin du Monde a été diffusé à l’antenne de France Télévisions.

Henri Poulain (producteur de Datagueule) : L’idée pour ce documentaire était de donner la possibilité aux citoyens de pouvoir s’emparer de Datagueule dans l’espace physique. Datagueule c’est un écosystème, ce ne sont pas seulement des vidéos YouTube de quelques minutes. Datagueule ce sont effectivement des vidéos, mais aussi des sources associées à ces contenus, et des commentaires.

Ces trois éléments sont un ensemble, ils sont indispensables l’un à l’autre. Lorsqu’il s’est agi de proposer un format plus long, l’idée a été de les retranscrire dans la réalité. […] Pour donner une incarnation aux commentaires, nous nous sommes installés sur une place publique et avons mis en place des caméras dissimulées – et non cachées – pour obtenir des réactions des passants. Des commentaires citoyens qui sont placés au même niveau que ceux des politiques, des scientifiques et des experts. Car tous ces points de vue se répondent les uns aux autres.

Pour susciter des réactions chez les promeneurs de la place de la République à Paris, trois épisodes sur les questions climatiques ont donc été produits et diffusés in situ. L’équipe de Datagueule allait ensuite à la rencontre de ces « spectateurs du monde physique » pour recueillir leurs impressions.

Julien Goetz (auteur pour Datagueule) : Ce happening sur la Place de la République était un moment incroyable. Pendant une journée, nous avions installé un écran géant qui diffusait en boucle trois passages du documentaire et nous laissions juste la discussion se faire.

Ce moment- là, c’était la transposition des commentaires de Youtube dans un lieu physique, une idée qu’Henri a porté à bout de bras jusqu’à ce qu’elle soit réalisée. Nous sommes tous sortis sidérés de cette journée, sidérés par la qualité des échanges. Nous tenions un propos social, politique sans être partisan mais que nous avons apporté en plein cœur de la cité…

Les réactions des spectateurs-citoyens sont visibles dans le documentaire, mais dans une infime proportion de ce qui s’est joué ce jour-là. Sur cinquante heures de rush, seules une quinzaine de minutes sont restées au montage.

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Capture du film Deux Degrés avant la fin du Monde (2015)

Difficile donc de rendre compte de l’impact global de cette journée mais si une chose apparait clairement, c’est que le public est loin d’être dénué d’intérêt, d’opinions et d’arguments pour un vaste ensemble de problématiques sociétales.

Que ce soit sur YouTube ou dans la rue, Datagueule prouve à répétition qu’aucun sujet n’est trop exigeant ou trop sérieux pour que des groupes citoyens ne s’en emparent, pourvu qu’ils en aient l’occasion, les moyens et qu’ils ne soient pas enfermés par les médias dans l’image fabriquée selon laquelle « les gens ne s’intéressent pas à ceci ou cela ».

D’ailleurs, quelque mois après le happening Datagueule, un autre mouvement citoyen sur cette même Place de la République a de nouveau prouvé que beaucoup de gens sont prêts à passer énormément de temps pour échanger et argumenter sur des sujets de société…

Julien Goetz : J’en ai encore des frissons. J’étais fasciné de voir autant de gens s’arrêter et être à ce point saisis par l’interview de Dominique Bourg, qui questionne de façon très philosophique et profonde la relation entre la crise climatique et nos modes de vie. Pouvoir discuter avec eux, partager cette proximité, était vraiment incroyable…

Sylvain Lapoix (auteur pour Datagueule) : L’idée était d’aborder les personnes qui avaient l’air captées, intéressées, touchées par quelque chose. Nous ne préparions même pas nos questions, tout était totalement spontané. C’était extraordinaire, il y avait des inconnus qui au bout de trois minutes nous parlaient de leur intimité, de leurs choix personnels.

C’est à ce moment-là que nous nous sommes rendu compte qu’au-delà d’un outil pour transmettre de l’information, Datagueule était un déclencheur de discussion.

Les discutions prennent forcément une autre tournure que sur YouTube où les commentaires sont souvent plus succincts. En ligne, les spectateurs de Datagueule font face à un écran et au réflexe d’essayer de se distinguer par un commentaire plus malin ou percutant que ceux des autres… Face à face sur la place, les commentaires deviennent débats.

Certains échanges durent quinze à vingt minutes sans que Julien ou Sylvain, agissant comme déclencheurs de conversations, n’aient à intervenir.

Sylvain Lapoix : Les moments qui m’ont le plus fasciné sont ceux où nous voyions clairement que notre rôle était d’être des passeurs, et non des sondeurs. Je pense si nous avons, modestement, réussi notre coup, c’est précisément en étant modestes.

Au final, les plus beaux moments sont ceux où je disparaissais purement et simplement et où le débat se poursuivait tout seul. Il y avait par exemple un homme de soixante-dix ans, avec une barbe, un petit côté papi, qui nous raconte qu’il a appris à se priver de certaines choses, à vivre plus sobrement, par choix. Et là, des jeunes fans de Datagueule arrivent et écoutent. Ils lui posent des questions « ce que voulez dire, c’est que l’homme est fondamentalement bon ? » et le monsieur répond que non, mais que les gens ont envie de liberté et que c’est pour ça que les dictatures finissent toutes par tomber.

Pendant ce temps-là, la régie nous dit que je ne suis plus dans le cadre mais peu importe puisque j’étais totalement facultatif dans cette discussion.

Au-delà des œuvres que nous avons étudiées dans notre ouvrage, des dizaines d’autres exemples ont émergé ces dernières années (pour en découvrir davantage, rendez-vous ici et cliquez sur « in situ ») La multiplication des expériences tangibles dans des dispositifs transmedia n’est pas le signe d’une époque en manque de concret car elles ont toujours existé sous diverses formes. Leur rattachement à des univers plus larges et leur interpénétration avec des formes de narrations numériques sont en revanche de véritables et profondes innovations qui laissent augurer un futur où nous n’aurons plus systématiquement besoin d’opposer monde virtuel et monde physique.